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A la veille de la présidentielle, les "vies de carton" d'une Argentine en crise
Dans une Argentine en crise qui élit dimanche son prochain président, les petits boulots informels, les salaires avalés par une inflation galopante ne suffisent plus. Alors, enfle l'armée des "cartoneros", ces ramasseurs de cartons et déchets divers.
D'un pas preste mais assuré, Sabrina Sosa arpente à contresens les artères de La Matanza, faubourg tentaculaire à l'ouest de Buenos Aires. Bus et voitures la frôlent, tandis qu'elle tire un chariot chargé de 70 kilos de cartons et autres déchets.
"Mon record c'est 160!" rigole la jeune femme de 29 ans, enceinte de trois mois, sans cesser de plier et empiler.
"Si je pouvais, je viendrais même le week-end!" assure celle qui collecte des cartons, comme son père, depuis deux ans pour arrondir un maigre revenu, occasionnel: garde d'enfant, vendeuse, serveuse... "toujours au noir".
En Argentine, près de 47% de l'emploi est informel, ou seulement partiellement règlementé.
Aujourd'hui, le ramassage des cartons constitue le premier emploi déclaré de Sabrina, comme pour sa binôme Ayelen Torres, 25 ans, grâce à la coopérative dont elles sont membres, réponse solidaire à une détresse sociale pérenne.
Le mouvement des "cartoneros" sur Buenos Aires s'est organisé dans la foulée de la "Grande crise" de 2001, d'abord dans la lutte pour les droits des milliers d'Argentins qui venaient des faubourgs pauvres récupérer -"voler", accusait-on alors-, les déchets de la capitale.
- Pour un repas: cartonner -
Vingt ans plus tard, c'est un réseau structuré comptant 20.000 "cartoneros" en 145 coopératives, comme "Construyendo desde abajo" (Construisant depuis en bas), celle où Ayelen et Sabrina déposent à la mi-journée leurs sacs avant de passer à la pesée, tandis que d'autres bras affinent le tri.
Avec des prix de 10 à 90 pesos le kilo selon le matériau -verre, carton, papier, plastique...- la coopérative revend en gros à l'industrie.
Les bénéfices sont répartis au prorata du poids ramassé et complètent une subvention de l'Etat. Au total, cela peut presque revenir "les bons jours" à un salaire minimum, soit 132.000 pesos (360 dollars).
Aussi, Sabrina prie pour avoir "un bon jour", du lundi au vendredi, lors duquel elle peut ramasser jusqu'à 130 kilos de déchets. "Le carton, c'est notre pain quotidien", assure-t-elle.
Le pays compte plus de 150.000 cartoneros, dont seule une minorité est déclarée, selon la Faccyr, la fédération du secteur. Comme en 2001, quand une économie ruinée les avait poussés à la rue, leur nombre "continue de croître", assure Santiago Britez, 42 ans, ex-cartonero, à présent responsable des 120 travailleurs de la coopérative.
"Ça a augmenté, énormément, avec la pandémie", quand des dizaines de milliers d'emplois informels se sont évanouis. "Ça va continuer", prédit-il. "Car si tu te retrouves sans emploi, pour assurer un repas à ta famille, c'est quoi le plus rapide, le plus facile, dans l'urgence? Aller +cartonner+".
- "S'asseoir avec un cartonero" -
Plus inquiétants sont les témoignages croissants d'adolescents et enfants, désertant l'école pour aller eux aussi collecter des déchets, pour quelques pesos.
"Des familles entières sont apparues avec des enfants, dans les décharges. C'est un défi énorme", assure Jackie Flores, ex-cartonera de 53 ans, aujourd'hui en charge de l'Environnement à la province de Buenos Aires.
Les enfants de la coopérative "Construyendo" ne collectent pas eux. Les plus jeunes, qui ne sont pas scolarisés, sont accueillis dans une garderie animée par des "cartoneras" formées pour cela. Le carton mène à tout...
Ayelen et Sabrina voient aussi avec "fierté" changer le regard sur leur métier, la collecte et le recyclage des déchets étant devenus des priorités.
"Pour la première fois j'ai un travail reconnu. Un travail digne", médite Ayelen. "Pour la Fête du travail, ma fille à l'école a fait un dessin de moi avec mon chariot de cartons. Et elle a écrit: ma maman travaille pour l'environnement !"
Mais de l'élection à venir, elles n'attendent rien. "Quel que soit le gagnant, je sais que je devrai me lever lundi à 06H00 et aller tirer mon chariot", soupire Ayelen.
Recyclage, informalité, "la réponse est politique, mais ils ne font pas de la politique pour nous. Ils ne s’assoient pas pour réfléchir avec un cartonero", tranche Santiago Britez.
R.Chavez--AT