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Kazakhstan: dans les mines d'ArcelorMittal, on y travaille et on y meurt
"J'ai entendu un claquement, le souffle de l'explosion m'a projeté et j'ai perdu connaissance", se remémore Vladimir Khaniev. Mineur chez ArcelorMittal au Kazakhstan, il est désormais invalide après cet énième accident sur un site du géant mondial de l'acier.
Ces quinze dernières années, plus d'une centaine de personnes ont perdu la vie dans les mines du groupe, arrivé dans cette ex-république soviétique d'Asie centrale après la chute du communisme et dont la présence est reconsidérée par les autorités.
"En apparence, j'ai l'air d'être un gars en bonne santé. Mais j'ai mal en permanence à la tête, j'ai le souffle court, je suis toujours fatigué, je dors peu…", énumère Vladimir Khaniev, homme au regard franc et aux larges épaules.
Employé pendant 17 ans à la mine "Lénine" de Chakhtinsk, il a été victime en novembre 2022 d'une explosion sur ce site situé dans la région industrielle et polluée de Karaganda, au centre du Kazakhstan. L'accident avait tué cinq mineurs.
Mi-août, à Chakhtinsk, la mort de cinq autres mineurs a de nouveau endeuillé le pays. Face à ce décompte macabre, qui émeut la société kazakhe, le président Kassym-Jomart Tokaïev a menacé d'interdire ArcelorMittal.
L'ex-mineur Vladimir Khaniev souffre, lui, d'une encéphalopathie, conséquence d'un manque d'oxygénation du cerveau quand il gisait inconscient à 800 mètres sous terre, à inhaler du méthane libéré par la déflagration.
Il parle à l'AFP depuis la steppe kazakhe, regorgeant de ressources naturelles, comme le charbon qui alimente les aciéries d'ArcelorMittal. Derrière lui, seuls les chevalets des mines "Lénine" et "Kazakhstan" brisent l'horizon infini.
- "Investissements insuffisants" -
"Ces accidents mortels arrivent à cause de la cupidité des dirigeants de l'entreprise. Les investissements dans les nouveaux équipements et les règles de sécurité sont insuffisants, et il manque de personnel", résume M. Khaniev.
"Dans cette entreprise, on nous traite comme des esclaves et voilà les conséquences, les gens meurent et vont continuer à mourir", poursuit ce fils et petit-fils de mineurs.
Contacté par l'AFP, ArcelorMittal Temirtau, la filiale kazakhe, a décliné une demande d'interview. Quant aux pouvoirs locaux et régionaux, ils ont refusé d'aborder le sujet des mines, dans un pays marqué par des décennies d'autoritarisme.
Si l'enquête a établi "à 100% la faute de l'employeur" lors de l'accident mortel à la mine Lénine de novembre 2022, quand Vladimir Khaniev avait été blessé, les responsables n'ont toujours pas été jugés.
Parmi les cinq employés tués se trouvait Denis Inkine, foreur expérimenté.
"Mon fils a été brûlé vif. Je ne l'ai pas revu, on l'a enterré dans un cercueil fermé", raconte à l'AFP Galina Inkina, sa mère.
Sur la table de son salon, un portrait de Denis, l'air mélancolique, est posé à côté d'une icône orthodoxe et d'un cierge, qu'elle allume tous les matins en sa mémoire.
"Ils s'enrichissent et nous, on perd nos enfants", se désole cette ancienne employée d'ArcelorMittal. Depuis dix mois, cette retraitée se bat pour que les responsables soient condamnés, sinon, "tout continuera comme avant".
"J'estime que c'est un manquement de notre gouvernement, qui aurait dû contrôler l'entreprise", poursuit Mme Inkina, appelant le président Kassym-Jomart Tokaïev à se "préoccuper des mineurs".
- "Contrôle plus strict" -
Non loin de chez elle, sur un immeuble soviétique typique, une fresque murale l'assure : "les mineurs sont le pilier économique et politique du pays". Et sur des panneaux fleurissent des aphorismes du président Tokaïev sur la valeur du travail.
Pourtant, près de 1.000 violations des règles de sécurité industrielle ont déjà été recensées en 2023 dans les mines d'ArcelorMittal.
"Ici, on est habitué à la mort", résume laconiquement Andreï Loukine, inspecteur responsable de la sécurité pour le syndicat de mineurs "Korgau".
Rencontré dans un parc de Chakhtinsk où ArcelorMittal a érigé un monument "à la gloire éternelle du travail du mineur", il assure que "les mineurs ne sont pas pour le départ d'ArcelorMittal", hypothèse alimentée par les déclarations du gouvernement.
Car à l'indépendance du Kazakhstan, Chakhtinsk, a suivi le destin de nombreuses villes industrielles d'ex-URSS, avec dépression économique et exode de la population.
L'arrivée en 1995 de Mittal, qui a versé des salaires plus hauts que la moyenne régionale (600 dollars), a éloigné le spectre des maudites années 1990, où l'eau, le chauffage et l'électricité manquaient.
"Les mineurs veulent qu'ArcelorMittal investisse dans la sécurité et le recrutement", insiste M. Loukine, qui regrette un "manque de spécialistes, du fait d'une baisse drastique du niveau d'éducation".
Il exige aussi des normes plus sévères : "Si nous ne changeons pas les lois en faveur d'un contrôle plus strict du gouvernement, quel que soit l'investisseur, rien ne changera."
E.Flores--AT