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Le cinéma japonais est trop "tourné vers l'intérieur"
L'industrie japonaise du cinéma, en mal de financement et "tournée vers l'intérieur", n'attire plus les jeunes talents, regrette le réalisateur Hirokazu Kore-eda, qui a collaboré avec de jeunes réalisateurs sur une série prévue prochainement sur Netflix.
Le cinéaste de 60 ans, auréolé de la Palme d'Or à Cannes en 2018 pour "Une affaire de famille", juge que les attitudes suffisantes et les dures conditions de travail dans l'audiovisuel local empêchent les productions japonaises de rencontrer le même succès à l'étranger que les oeuvres sud-coréennes.
"Notre environnement créatif doit changer", déclare Kore-eda dans une interview à l'AFP, pointant des bas salaires, des horaires à rallonge et des incertitudes sur l'avenir auxquels se heurtent ceux qui débutent.
"Tout au long de ma carrière, j'ai pu me concentrer sur le perfectionnement de mon art. Mais en regardant autour de moi, je vois que les jeunes ne choisissent plus de travailler dans le cinéma ou la télévision".
Pour apporter sa pierre à l'édifice, le réalisateur de "Still Walking" et "Nobody Knows" a choisi de collaborer avec trois jeunes réalisateurs sur une série devant être diffusée en janvier sur la plateforme de streaming Netflix.
"C'est plutôt moi qui leur ai piqué des choses", plaisante Kore-eda en louant les qualités de ses jeunes confrères et leur "connaissance du matériel, bien meilleure" que la sienne.
Baptisée "Makanai: Dans la cuisine des maiko", cette production en neuf épisodes adaptée d'un manga se déroule à Kyoto (ouest du Japon) dans la communauté des apprenties geishas.
L'animation japonaise est appréciée dans le monde entier mais films et séries produits dans l'archipel peinent à exister à l'étranger, en comparaison de cartons sud-coréens comme la série "Squid Game" ou "Parasite" de Bong Joon-ho, premier long-métrage en langue étrangère à recevoir l'Oscar du meilleur film en 2020.
- Marché local -
Le gouvernement sud-coréen n'a pas regardé à la dépense pour soutenir son industrie audiovisuelle, permettant la création de nombreux succès mondiaux depuis une vingtaine d'années, mais "pendant ce temps, le Japon était tourné vers l'intérieur" car le marché local lui suffisait, observe Kore-eda.
"C'est pour cela qu'il y a un tel écart" entre les deux pays, pense le cinéaste, qui a lui-même récemment choisi d'exercer son talent hors de l'archipel.
Tourner "La Vérité" (2019) en France avec Catherine Deneuve et Juliette Binoche et "Les Bonnes étoiles" (2022), un film sud-coréen sur le trafic d'enfants, lui a permis de mieux cerner les lacunes du cinéma japonais, explique-t-il.
Kore-eda et d'autres réalisateurs nippons ont appelé cette année à la création d'un équivalent local du Centre national du cinéma (CNC) en France pour améliorer le financement de la création audiovisuelle et les conditions de travail.
Selon un sondage du gouvernement nippon de 2019, les deux tiers des travailleurs japonais du cinéma étaient mécontents de leur rémunération et de leurs longues heures de travail et inquiets pour l'avenir de l'industrie.
"Les cinéastes de ma génération, et moi-même, nous sommes résignés sur le fait qu'on ne peut plus vivre seulement de nos films", lâche Hiroshi Okuyama, 26 ans, l'un des réalisateurs ayant participé à la nouvelle série Netflix.
Hirokazu Kore-eda et d'autres cinéastes se sont aussi indignés publiquement en début d'année après les accusations d'agression sexuelles de plusieurs actrices contre un réalisateur nippon.
Leurs appels à lutter contre le harcèlement, dans un pays qui n'a guère été largement gagné par le mouvement #MeToo parti de Hollywood en 2017, a poussé le syndicat des réalisateurs japonais à s'engager contre le harcèlement, "un grand pas en avant", salue Kore-eda.
Il appelle cependant à aller plus loin, en mettant notamment en place des protections pour que les victimes puissent témoigner, et regrette que le harcèlement sexuel au Japon soit encore "considéré comme un problème de personnes, alors qu'on devrait l'aborder comme un problème structurel".
Interrogé sur ses prochains projets, Kore-eda dit vouloir se pencher sur les questions de l'immigration et de l'abandon, et plancher sur "une épopée". "Il y a trop de choses que je veux faire", dit-il.
F.Ramirez--AT