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Mi-chats mi-pachas: Istanbul sous la griffe de ses félins
Depuis qu'un inconnu lui a volé son panier, Kanyon, un chat blanc tacheté de gris établi de longue date à l'entrée d'un centre commercial d'Istanbul, croule sous les croquettes et l'affection.
L'histoire de Kanyon, qui dispose désormais d'une petite maison en plastique cernée de jouets et d'un compte Instagram alimenté par une admiratrice, n'est pas isolée: plus de 160.000 chats peuplent les rues d'Istanbul, selon la municipalité, nourris - parfois à l'excès – par les 16 millions de Stambouliotes qui leur vouent un respect proche du culte.
Sur les deux rives de la mégapole turque et parfois même sur les ferries qui les relient, des félins s'étalent à longueur de temps sur les banquettes des cafés, dans les vitrines, aux arrêts de bus ou aux caisses des supermarchés, sans presque jamais risquer d'être importunés.
"Les Stambouliotes aiment les animaux. Ici, les chats peuvent entrer dans les magasins et s'assoupir sur les couvertures les plus chères. C'est pour ça qu'on dit qu'Istanbul est la ville des chats", théorise Gaye Köselerden, 57 ans, devant le recoin coloré occupé par Kanyon, aux faux airs de chambre d'enfant.
"Les animaux nous sont confiés: ils ont besoin de notre amour et de notre compassion", abonde Elif Coskun, visiteuse régulière de Kanyon qui puise dans son salaire pour nourrir chaque jour les chiens et chats d'un cimetière voisin.
- "Au nom de Dieu" -
A l'instar de Kanyon, partout dans la ville des matous sont élevés au rang de mascottes de quartier. Une statue de bronze a même été coulée après la mort en 2016 de l'un d'eux, Tombili, le figurant accoudé à une marche, sa position favorite qui l'avait transformé en petite star de l'internet mondial.
En 2020, quand la chatte Gli, mascotte de l'ex-basilique Sainte-Sophie, décéda, elle eut droit à sa nécrologie dans la presse turque, qui rappela que Barack Obama en personne l'avait gratifiée d'une caresse onze ans plus tôt.
Le palais voisin de Topkapi, ancienne résidence des sultans, a récemment restauré une chatière séculaire.
"Les chats ont toujours été là, sans doute parce qu'ils sont propres et proches des humains. (...) Mais leur fonction première était de débarrasser le palais des nuisibles – souris ou autres", explique à l'AFP Ilhan Kocaman, le directeur des lieux.
Cette omniprésence des chats s'explique historiquement par "la profonde affection que le prophète Mahomet (leur) portait", poursuit Altan Armutak, professeur au département d'histoire vétérinaire de l'université d'Istanbul. Et cet amour existait déjà quand la ville était encore byzantine: lorsque les Ottomans prirent Constantinople en 1453, rappelle-t-il, "ils trouvèrent des chats attendant leur repas devant les poissonneries et les boucheries".
"La nourriture donnée aux chats était considérée comme une offrande faite au nom de Dieu", ajoute-t-il.
- "Les yeux dans les yeux" -
Six siècles plus tard, la municipalité d'Istanbul s'évertue toutefois à contenir leur population: plus de 43.000 chats des rues ont été stérilisés l'an passé, douze fois plus qu'en 2015.
Et les autorités s'inquiètent des offrandes trop généreuses des habitants, accusées de faire proliférer les rongeurs. "Normalement, les chats chassent les rats. Mais à Istanbul, les rats mangent les croquettes aux côtés des chats. Il faut remédier à cela", a récemment alerté le gouverneur de la ville.
De telles scènes ont été filmées dans plusieurs quartiers, mais la menace semble pour l'heure relative.
"Je vis ici depuis quatre mois et je n'ai jamais vu un seul rat", assure Fatime Özarslan, étudiante de 22 ans originaire de Dortmund (Allemagne), venue distribuer un sachet de pâté à quelques-uns de la centaine de félins peuplant le parc stambouliote de Maçka.
"En Allemagne, nous avons beaucoup de rats mais ici, avec autant de chats, ils doivent avoir peur", sourit-elle.
Pour elle, le jeu en vaut la chandelle car "Istanbul sans ses chats, ce n'est pas possible".
"Ici, les gens et les chats vivent presque les yeux dans les yeux."
K.Hill--AT